Philosophes dans les épidémies

Articles de Roger-Paul Droit compilés par Rémi Kohler

Articles parus dans Le Monde les 16, 23 et 30 juillet, 6 Août et 13 Août 2020

Socrate et la peste d’Athènes

 A l’été 430 avant notre ère, un fléau mortel s’empare de la cité de Périclès. Venu d’Afrique, dit-on, il débarque au Pirée, suit la route protégée par les remparts des Longs Murs, pénètre au cœur de la ville. Deux cent mille habitants s’y entassent. Les maisons sont étroites, les égouts inexistants. Propagée par de multiples cloaques, l’épidémie, qu’aucun soin n’entrave, cause des ravages. Elle s’atténue, puis revient. Les morts se chiffrent par dizaines de milliers. En quatre ans, par intermittence, Athènes aurait perdu un tiers de sa population. Les experts cherchent encore quel virus ou quelle bactérie se cache sous les symptômes décrits par Thucydide, lui-même victime et survivant.

Socrate n’a pas quitté la cité, qui est toute sa vie. Il a déjà montré, dans les combats militaires ou politiques, que mourir ne lui fait pas peur. Il a une quarantaine d’années, à cette période, et commence à être connu des Athéniens. Ils l’ont souvent croisé, dans les ruelles des quartiers populaires, au marché, près des étals, dans les échoppes, les gymnases. Pieds nus, la plupart du temps, l’homme leur semble insolite. Ils l’ont vu s’attarder à des palabres interminables, entouré d’une troupe de jeunes gens fervents, ou bien interpeller les passants, sans se soucier qu’ils soient célèbres, obscurs, ignorants, savants…  De ce personnage bizarre, il est même difficile de préciser le métier : il questionne plus qu’il n’enseigne, des disciples le suivent, mais ne le paient pas. Parfois, il demeure seul, longtemps, sans parler ni bouger.

« Il se met à l’écart n’importe où, et il reste là debout », expliquera plus tard Aristodème, dans Le Banquet de Platon, pour justifier le retard de l’étrange convive. A la bataille de Potidée, alors qu’il avait seulement   la   trentaine,   le   soldat   Socrate   s’était   figé   contre   un   arbre,   une   nuit   entière…

Au cœur de cet extrême désordre, qu’a-t-il fait, au milieu du chaos généré par l’épidémie ? La peur et le deuil rôdent partout. Et la folie côtoie la mort, car une frénésie de délits et de jouissances avides s’est emparée des Athéniens. « On n’était plus retenu ni par la crainte des dieux ni par les lois humaines », affirme Thucydide. On peut imaginer Socrate serein, probe, égal à lui-même, au cœur de cet extrême désordre. Comme il cultivait sans cesse le respect du devoir, on peut le supposer digne, s’instruisant en contemplant les délires ambiants.

C’est vraisemblable. Mais on doit avouer que les preuves font défaut. A cette époque, en effet, les grands témoins des paroles et des comportements de Socrate n’existent pas : Platon n’est qu’un nourrisson (sa mère est peut-être allée accoucher sur l’île d’Egine en raison de l’épidémie) et Xénophon n’est pas encore né. La seule indication est rétrospective : dans Le Banquet, Platon met dans la bouche de Socrate des enseignements sublimes sur l’amour, attribués à une femme, Diotime de Mantinée. Dix ans avant la peste, elle « avait amené les Athéniens, dit Socrate, à offrir des sacrifices qui ont permis de reculer de dix ans la date du fléau ».

Là, tout se complique. Il est en effet très probable que cette prêtresse-magicienne soit une invention de Platon. Reste à savoir pourquoi lui est attribué cet exploit d’avoir, autrefois, retardé la peste. Quels liens entretiennent donc l’amour, la philosophie, une épidémie mortifère et des croyances magiques ? La question n’est pas érudite, façon note de bas de page. Au contraire. Regardez les informations : elle se pose aujourd’hui encore.

Montaigne fuit Bordeaux pour survivre

A partir de juin 1585, la peste dévaste Bordeaux. « On meurt comme mouches », écrit à Michel de Montaigne (1533-1592) un notable de la ville. 14 000 morts sont bientôt dénombrés, sur une population estimée à 50 000 habitants. La paralysie soudaine de la cité ressemble, trait pour trait, à ce que nous venons de connaître avec le confinement : collèges fermés, commerçants craignant la faillite, habitants claquemurés. Différence notable : les pauvres qui contrevenaient aux consignes étaient pendus.

« Au-dehors et au-dedans de ma maison, je fus assailli par une peste violente entre toutes », écrit Montaigne au livre III des Essais, dans le chapitre 12, intitulé « La physionomie ». En toute hâte, il doit partir, quitter son domaine, les paysans qui travaillent ses terres, laisser la demeure « sans garde et abandonnée ». Il se retrouve sur les routes, six mois durant et sert « misérablement » de guide à la « caravane » composée de sa mère, 75 ans, sa femme, sa fille, 14 ans, plus sans doute quelques domestiques. La petite troupe, qui cherche refuge, trouve plus souvent portes closes que bras ouverts.

En partant vite, loin et longtemps, Montaigne suit le précepte recommandé depuis l’Antiquité en cas d’épidémie, notamment par le médecin-philosophe Galien, qui soigna l’empereur romain Marc Aurèle.

« CLT » résume cette consigne, acronyme du latin cito (pars « vite »), longe (va « loin ») et tarde (reviens « tard »). Ce qu’on ne sait ni soigner ni prévenir, il faut le fuir. En quittant tout brutalement, le philosophe se conforme donc à des prescriptions célèbres et justifiées.

Le problème, c’est qu’il est encore maire de Bordeaux ! Son second mandat expire en effet le 30 juillet de cet été 1585. Lui qui se dévoua pour la ville sans compter ni son temps ni sa peine, qui montra courage, sagacité, résolution et habileté au service de ses concitoyens, rédige finalement une lettre sans gloire pour annoncer qu’on ne le verra pas en ville pour passer les pouvoirs à son successeur.

Affronter la peste, déjà fait

Une partie de la postérité lui a vivement reproché sa désertion, voire sa lâcheté. Même Stefan Zweig juge que Montaigne aurait partiellement perdu honneur et dignité en n’assumant pas sa fonction jusqu’à son terme. La défense fait valoir qu’il n’a pas réellement fui la cité, puisqu’il était déjà à Eyquem quand la peste éclata. En outre, disent ses inconditionnels, Montaigne a refusé de retourner en ville alors qu’il restait seulement quelques jours avant la fin de son mandat, et qu’il n’était donc plus vraiment en fonctions.

Aurait-on préféré un sacrifice à l’antique, un héros digne de Plutarque ou de Sénèque, un magistrat de légende retournant par pur devoir périr parmi les siens ? Cette vaine grandeur nous aurait privés du livre III des Essais, où figurent les pages les plus exemplaires de tout l’œuvre du philosophe. D’ailleurs, affronter la peste, Montaigne l’avait déjà fait, plus de vingt ans auparavant, en demeurant au chevet de La Boétie, qui en mourut, au risque d’en succomber lui-même. Cette fois, il lui reste tant à écrire que son choix est fait.

Cette fuite est peut-être, en fin de compte, une leçon de sagesse. « Il ne nous faut guère de doctrine pour vivre à notre aise », lit-on dans le chapitre déjà cité. Cette « aise », Montaigne refuse qu’elle soit contrainte par des règles rigides, aussi bien politiques que morales. Elle doit suivre le cours des jours et les mouvements du cœur. « Mon métier et mon art, c’est vivre.

Voltaire-Les lumières contre la « petite vérole »

 La fête s’annonçait délicieuse. Le château du président de Maisons, construit par Mansart en bord de Seine, était accueillant et fastueux. Le maître des lieux, 25 ans, occupait de hautes fonctions dans la magistrature. Voltaire avait 29 ans. Poète et dramaturge en vogue, rendu célèbre par le triomphe d’Œdipe, il venait donner lecture de sa prochaine tragédie, Mariamne. Etaient conviés une soixantaine d’invités du beau monde, et Adrienne Lecouvreur, la célèbre actrice, une de ses maîtresses. Trois folles journées se préparaient, début novembre 1723.

C’était compter sans le virus de la variole, qui  rôdait à Paris depuis l’automne. Il  fit, cette année-là, 14 000 morts dans la capitale. En France, tout au long du XVIIIe siècle, de 50 000 à 80 000 personnes mouraient chaque année de ce qu’on appelait « la petite vérole ». Elle contaminait jusqu’à 80 % de la population, n’épargnant aucune classe sociale. Quand la variole ne tuait pas, elle défigurait : la peau pouvait rester grêlée d’un « mouchetage de pustules », comme écrira plus tard Voltaire.

A peine arrivé au château, une forte fièvre l’expédia au lit. Son hôte, contaminé aussi, se remit vite. Le futur philosophe passa plusieurs jours entre la vie et la mort. Le docteur Gervasi, qui venait de combattre la peste au Gévaudan, fut appelé. Il infligea à Voltaire, qui n’avait pas une forte constitution, quantité de saignées et de purges. Il fit surtout ingérer à son estomac fragile pas moins de deux cents pintes (deux cents litres environ) de limonade…

Un prêtre fut appelé. Le jeune libertin se confessa. Heureusement, le médecin inspirait confiance, et

« l’espérance de guérir est déjà la moitié de la guérison », dira le patient rétabli. Voltaire parvint donc à survivre au virus, et aux traitements (il mourra en 1778). Avant de quitter en chancelant, au bout d’un mois, sa chambre surchauffée, il écrivit quelques vers. Pour remercier son hôte et ses amis, notamment Thiriot, venu le soutenir en bravant la contagion. Pour rappeler sa flamme à son actrice préférée…

Jamais, par la suite, Voltaire n’oublia la variole ni le combat à mener pour la réduire. La XIe de ses Lettres philosophiques rédigées durant son séjour à Londres (1726-1728), publiées en 1734, s’intitule « Sur l’insertion de la petite vérole ». Elle prend la défense de l’inoculation, ancêtre des vaccins, importée d’Orient par Lady Mary Montagu. Pour créer une immunité, on incisait la peau, du bras ou de la jambe, pour y mettre un peu de pus prélevé sur un malade. A la différence de la vaccination, qui utilisera ensuite le truchement des vaches, cette méthode se servait de prélèvements humains. Avec succès. Et quelques échecs – 1 à 2 % de morts – qui fortifiaient des réticences religieuses ou conservatrices.

Défendre et expliquer ce progrès fut un des grands combats des Lumières, plutôt oublié. Médical, philosophique et politique, le débat opposait les résultats tangibles aux craintes illusoires, la confiance dans la science et la raison à la volonté de Dieu et aux superstitions… Dans cette longue querelle se profilait sans cesse l’ombre de Voltaire. Son proche ami La Condamine présenta trois mémoires successifs à l’Académie royale des sciences de 1754 à 1765, et son « Esculape » de Genève, Théodore Tronchin, signa, en 1758, l’article « Inoculation » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Finalement, la variole fut totalement éradiquée. L’OMS a déclaré sa complète disparition en… 1980.

Hegel dépassé par le choléra

Cette grande épidémie de choléra est née en Inde en 1826. Elle passe par la Russie, la Pologne, traverse l’Allemagne, avant de ravager Paris en 1832 – où elle fait mourir notamment Casimir Perier et le physicien Sadi Carnot – et de sévir au Royaume-Uni. Elle atteint la Prusse à l’été 1831. Berlin, effrayé, se calfeutre, ferme tous les lieux publics. Puis la contagion semble moins vive. « La confiance renaît, les communications se rétablissent, les églises s’ouvrent, les théâtres sont fréquentés, et, d’un excès de frayeur, on passa souvent à la témérité », note dans son récit un témoin oculaire, le docteur Scoutteten.

Schopenhauer a quitté Berlin pour Francfort. Hegel, lui, est resté, en s’éloignant toutefois du centre, par précaution. Il s’est installé pour l’été, avec toute sa famille, à Kreuzberg, dans les jardins de Grunow, encore extérieurs à la cité à cette époque. La villa est charmante, les amis attentifs. Les cours étant suspendus, le temps s’écoule, pour celui qui règne en maître sur toute la philosophie allemande, entre promenades, parties d’échecs avec ses fils et travaux d’écriture. Il prépare notamment une nouvelle édition de sa Logique. Le 27 août, Herr Professor fête ses 61 ans. Grand banquet, au Tivoli, lieu festif proche de Kreuzberg.

Depuis qu’il a succédé à Fichte, en 1818, à la chaire de philosophie de l’université de Berlin, Hegel connaît, enfin, une vraie notoriété. Dès 1821, ses Principes de la philosophie du droit ont eu un grand retentissement. Ses étudiants le vénèrent. Son audience intellectuelle, son influence politique sont considérables. Désormais, il est également recteur de l’université. Et il faut reprendre les cours…

Tout tenir par la pensée

 Le jeudi 10 novembre, Hegel retrouve sa chaire et son auditoire. Comme à l’accoutumée, il prononce un cours exemplaire. Avec beaucoup d’allant et d’énergie, dit-on. Le samedi, il fait passer des examens. Le dimanche, sa femme doit décommander les amis qui s’apprêtaient à venir déjeuner. Hegel est saisi de vomissements et de spasmes, qui durent toute la nuit. Le lundi 14, à cinq heures et quart de l’après- midi, il meurt, sans que les médecins n’aient rien pu faire.

A l’université, puis au cimetière, les discours en son honneur sont des pièces d’anthologie. Le philosophe est comparé à Jésus, pour avoir réconcilié Dieu et l’histoire, la Raison et le monde, le rationnel et le réel, en inventant, selon ses termes, des « concepts impossibles ». Il demeure en tout cas le penseur qui voulut tout tenir ensemble par la pensée : affirmation et négation, être et néant, civilisations et hasards, contingence et nécessité, absolu et réalité, Etat et liberté…

Le dernier philosophe qui tenta d’embrasser dans un seul système la totalité de l’histoire et des connaissances, et voulut faire converger religion et philosophie, s’est donc trouvé vaincu par une contamination accidentelle. L’homme du savoir absolu, fine pointe de toute la métaphysique occidentale, a été tué par une bactérie minable et aveugle. Par surcroît, cette engeance venait de l’Inde, qu’il avait naguère tant méprisée et même vilipendée. Pourtant, il venait de reconnaître, dans ses cours de philosophie des religions, cette même année 1831, l’existence en Inde « de véritables systèmes de pensée », ce que tout le monde, depuis, a oublié. Tout cela pourrait bien évoquer, en parodiant l’une de ses expressions fameuses, une ruse de la déraison.

Michel Foucault entre Epicure, Sénèque et VIH

 Le dimanche 3 juin 1984, Michel Foucault s’est évanoui à son domicile parisien. Depuis pas mal de temps, le philosophe-historien était malade. En dépit de sa ténacité et de son courage, il s’affaiblissait. L’automne précédent, il avait parachevé plusieurs manuscrits, assuré ses cours à Berkeley, en Californie, et l’hiver son enseignement au Collège de France, à Paris. Parallèlement à ces activités intenses, une mauvaise toux ne le quittait pas, accompagnée de fièvre et d’étourdissements. Vingt ans plus tard, son compagnon, Daniel Defert, révéla qu’à la fin de 1983 l’hypothèse du sida ne « paraissait pas improbable » à Michel Foucault. Toutefois, comme des antibiotiques avaient fait régresser ses symptômes, peut-être avait-il mis en doute cette hypothèse.

Impossible d’affirmer avec certitude ce que Foucault savait, ce qu’il ignorait, ce qu’il se disait ou se taisait à lui-même. Malgré tout, les récits des témoins, les biographies, les informations qui se sont multipliées au fil des ans donnent tous la même impression : les derniers mois de sa vie, le philosophe a mené, avec une ferme résolution, une véritable course contre la montre. Malgré lassitude et vertiges, il avait achevé à marche forcée les tomes II et III de son Histoire de la sexualité, L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi (Gallimard). Les premiers exemplaires venaient d’arriver en librairie au moment même où Foucault fut hospitalisé à la Salpêtrière, le 9 juin, pour n’en plus sortir. Il y est mort, dans l’après- midi du 25 juin, à 57 ans.

La possibilité d’une mort prochaine

L’étrangeté de l’aventure réside dans le croisement de sa vie et de ces textes. Les deux livres examinent notamment ce que les Grecs nommaient aphrodisia – actes, gestes, contacts pouvant procurer du plaisir. Ils interrogent les manières dont les Anciens cherchaient à se gouverner, à sculpter leur propre existence, à inventer les bons usages de leur corps, de leurs désirs et de celui des autres. Cette enquête est conduite alors que Foucault se préoccupe intensément de l’esthétique de sa propre existence. Quand la recherche aboutit, le voilà confronté à la possibilité d’une mort prochaine. Il rencontre, dans sa réalité de chaque jour, les questions qui ont taraudé les penseurs antiques, tels Epicure, Sénèque ou Musonius Rufus, que lui a fait connaître Pierre Hadot (1922-2010).

Que Foucault ait souvent affirmé n’avoir pas peur de mourir, plusieurs témoignages le confirment. « La sagesse antique lui était devenue personnelle », dira plus tard Paul Veyne, ami proche. En revanche, que le penseur ait eu une vue exacte de la maladie qui l’emportait reste incertain. Certes, ses voyages en Californie, ses expériences, ses conversations avec les Américains, sans oublier sa propre connaissance de la médecine, lui permettaient certainement d’avoir un regard plus précis et mieux informé que la moyenne. Malgré tout, ce qu’on savait du VIH et du sida, à cette époque, était bien peu. Le virus venait juste d’être isolé et identifié, les modes de contamination étaient mal discernés. Surtout, les idées fausses étaient légion, à commencer par le caractère limité de l’épidémie. En outre, la stigmatisation des homosexuels étant alors massive, le sida, qui sembla d’abord leur être réservé, commença par être jugé honteux.

A la mort de Foucault, les médecins, embarrassés, n’ont pas publié leur diagnostic. Ayant mesuré l’ampleur de la lutte à mener, Daniel Defert fonda en septembre 1984 l’association Aides, depuis reconnue d’utilité publique, pour mobiliser, soutenir et informer.

Commentaires (1)

bonjour.
Passionnant. Un rappel historique et philosophique qu’il serait bien utile de relire
actuellement. Pendant ce confinement je vais relire ces grands philosophes.
Pouvez-vous me conseiller quelques ouvrages ?
Merci.

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